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Colombie : regard sur deux villages écologiques à l’heure du changement climatique

par Catherine Pizani traductrice

À l’heure où les changements climatiques nous poussent à revoir notre monde, nos modes de vie, notre  consommation et à reconsidérer nos rapports à l’autre, l’Amérique latine nous offre aussi toute une palette de propositions…

Mais commençons par la Colombie.

Alejandra Cano Bermúdez est une jeune femme de Bogota qui obtenu une bourse pour faire son doctorat au CIESAS (Centro de Investigación en Estudios Superiores en Antropología Social), un centre de recherche mexicain spécialisé en anthropologie sociale. Le sujet de sa thèse : le corps comme agent politique dans deux villages écologiques colombiens.

Cette interview porte sur deux villages écologiques dans une région particulière de Colombie et comment ils peuvent inciter la société civile à repenser son mode de vie :

Catherine pour le Réseau des villes en transition : Alejandra, quand tu es venue au Mexique pour faire ton doctorat, pourquoi as-tu choisi de parler du corps ?

Alejandra : Au moment de choisir le sujet de ma thèse, j’ai repris un thème que j’avais déjà travaillé en Master et qui portait sur la manière dont les gens choisissent des façons alternatives de se soigner et remettent ainsi en cause les services de santé conventionnels et la notion de bien-être dans la société colombienne. C’est en suivant cette ligne de recherche que j’ai voulu comprendre pourquoi l’individu choisit de se soigner en dehors de ce que propose la médecine conventionnelle et comment cela peut devenir un acte politique. Les services de santé publique en Colombie ne répondent pas toujours aux besoins des personnes. Aussi, les individus qui choisissent des voies alternatives à la médecine conventionnelle remettent souvent en cause la relation du médecin au patient et l’utilité des médicaments qu’on leur prescrit. Cette  remise en question de la santé publique s’accompagne souvent d’un changement de vie qui peut parfois être radical.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Crédits photo : http://www.varsana.co/.  Vue aérienne de la communauté Varsana

Catherine : Pourquoi es-tu allée dans ces deux villages écologiques colombiens ? Les personnes dont tu parles se trouvent précisément dans ce genre de villages ?

Alejandra : C’est une amie qui m’a parlé de ces villages écologiques et de l’importance de la médecine alternative dans ces endroits. Elle y a fait beaucoup de bénévolat et a remarqué que les habitants de ces villages sont en quête de changement dans leur vie et dans leur manière de se soigner. C’est ainsi que je me suis aperçue que le village écologique en Colombie proposait un mode de vie différent qui avait certainement un rôle à jouer face aux grandes tendances du marché qui dépend trop souvent de la mondialisation et du néolibéralisme.

Catherine : Ta recherche porte sur deux villages écologiques. Quels ont ces villages et où sont-ils ?

Alejandra : Les deux villages se trouvent dans l’État le plus peuplé et le plus dynamique économiquement : la Cundinamarca, là où se trouve Bogota, la capitale (https://sogeocol.edu.co/cundinamarca.htm).  Mon travail de recherche porte sur deux endroits précis : Varsana qui est à la fois une communauté spirituelle et un village écologique qui se trouve à environ 40 kms au sud de Bogota et Aldea Feliz qui est un autre village écologique dont les fondements reposent sur l’habitat écologique, l’éducation, la préservation de l’environnement et l’écologie. Celui-ci se trouve au nord de la capitale.

Catherine : Il y a donc deux philosophies différentes dans ces villages écologiques. Quelles sont-elles ?

Alejandra : Tout d’abord les villages écologiques colombiens partagent les mêmes principes : la durabilité, la cohabitation harmonieuse et le développement de la spiritualité qui permet de renforcer cette cohabitation entre les membres du village. Le premier village que j’ai visité, Varsana, est un centre spirituel qui se revendique des préceptes de Krishna. Ce village est constitué d’une trentaine de membres qui vivent dans plusieurs monastères et sont au service des autres. Pour eux rendre service à l’autre c’est aimer l’autre. Cette ouverture à l’autre se manifeste par le travail de la terre, dans la préparation des repas et aussi dans l’accueil de touristes qui participent à certaines activités au sein de la communauté. Chaque année le village héberge différents festivals dont un de permaculture.

Catherine : Quelle est la philosophie de l’autre village écologique ?

Alejandra : La construction écologique et la préservation de l’environnement. Aldea Feliz n’a pas de religion particulière. Toutes les confessions y sont admises. À chacun d’y trouver sa propre spiritualité dans le but de répondre aux principes de cette communauté et de respecter les idées des autres au moment de prendre des décisions. Ce village se fonde sur la sociocratie : chaque membre résident ou non résident a le droit et le devoir de participer au processus de prise de décision en utilisant sa propre argumentation. Il n’y a pas vraiment de leadership mais plutôt un médiateur qui encadre des groupes thématiques (santé et bien-être, éducation, agriculture, communication et économie) qui sont les axes autour desquels évolue le village.

Ce qui m’a paru intéressant c’est que les résidents ne se reposent pas sur leurs acquis, ils tirent certains enseignements des conflits précédents pour en rédiger des normes de convivialité qui leur permettront d’évoluer dans un ensemble plus harmonieux. Ces normes sont ensuite rédigées dans un manuel de convivialité et de cohabitation harmonieuse.

Catherine : Alejandra, comment réagit la société civile face à ces villages ?

La société civile les voit comme des modèles d’éducation. Certaines personnes les considèrent comme des concepts hippies un peu marginaux. Aujourd’hui, ces villages essaient de s’ouvrir au monde extérieur. Ils veulent travailler en réseau, partager leur philosophie de vie et leurs enseignements. Avant ils se limitaient à proposer un autre modèle que celui de la ville et l’accès au public y était restreint, maintenant les deux villages dans lesquels j’ai fait mon travail de recherche veulent s’ouvrir au public pour proposer un modèle d’apprentissage en lien direct avec la nature. Le fondateur de Varsana est un moine et dévot de Krishna d’origine allemande, il a toujours voulu miser sur l’éducation pour éveiller les consciences. En 2012, il fonde à Santa Marta, dans le nord du pays, et avec la participation d’une communauté indienne, l’Université du savoir ancestral. Aujourd’hui, il existe quatre universités comme celle-ci dans tout le pays.

Catherine : Quel est l’objectif de cette université ? A-t-elle pour but d’éveiller les consciences du point de vue environnemental et d’enseigner aux gens à être en contact avec l’autre de manière différente ?

Alejandra : Exactement. Cette université a la particularité d’être dépourvue de salles de classe. Les professeurs qui ont un savoir à partager le font directement dans une forêt, un jardin, un potager, au bord d’une rivière… L’université est ouverte à toutes et à tous et invite chaque élève à entreprendre un travail spirituel qui lui permette de vivre autrement son rapport à la nature et à l’autre. Cette université ne dépend d’aucune religion particulière, elle ne se limite pas non plus à certains savoirs indiens ; elle a ainsi pu former des dizaines de personnes de milieux socio-culturels différents. Certains anciens élèves sont devenus professeurs. L’université ne décerne pas de titres universitaires mais enseigne plutôt aux gens à transmettre un savoir qui est fondamentalement basé sur le respect. L’université attire toutes sortes d’étudiants, des professeurs, des chercheurs, des personnes qui deviennent marraines et parrains du programme universitaire…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Crédits photos : varsana.ecoaldea. Université du savoir ancestral. Le village écologique Varsana

Catherine : Chaque cours a donc lieu dans un espace naturel pour découvrir ou redécouvrir la nature et notre rapport à celle-ci ?

Alejandra : C’est bien ça. Cette université a été fondée dans le but de préserver la nature parce que c’est une sœur qui mérite notre respect. Elle est constituée de quatre facultés qui dispensent des cours sur l’art sacré, la Mère Terre, la guérison à partir des savoirs ancestraux et la culture des peuples autochtones. Cette université veut former des gardiens…

Catherine : …des gardiens de la vie, de la nature, de la forêt, de l’eau… ?

Alejandra : …de la nature, des plantes, des animaux et c’est précisément là que ces villages écologiques, et plus particulièrement Varsana, servent d’amphithéâtre. Varsana a été fondée dans les montagnes boisées d’une ancienne communauté indienne Muisca, le fondateur de ce village a intégré les connaissances de ces peuples autochtones et d’origine africaine au programme d’enseignement qu’il propose. Chaque cours a lieu dans un espace naturel particulier.

 

 

 

 

 

 

 

 

Crédits photo : https://construyendoaldeafeliz.blogspot.com . Maison en construction à  partir de matériaux écologiques.
Aldea Feliz

Catherine : Alejandra, d’après ta recherche comment vont évoluer ces villages écologiques ?

Alejandra : Ces villages écologiques ont besoin de se faire connaître davantage, de diffuser plus d’informations sur leur philosophie et leur enseignement et de travailler en réseau pour diffuser cette information.

Catherine : Le Colombien devient-il plus conscient qu’il faut se rapprocher de la nature, modifier son régime alimentaire, s’intéresser à des formes de vie plus saines ?

Alejandra : Les habitudes commencent à évoluer mais les changements sont lents, les gens s’intéressent davantage aux produits bio mais le village écologique colombien reste encore marginalisé. Certains secteurs de la population le connaissent mal et le considèrent comme un concept exotique à caractère unique. Dans ces deux villages écologiques, on trouve différents types de résidents : les touristes, les résidents permanents ou temporaires. Chacun établit finalement la relation qu’il ou qu’elle veut avec sa propre communauté mais j’ai pu remarquer que beaucoup de personnes, même séduites par ce concept, ne franchissent pas encore le pas. Les gens restent attachés à leur vie citadine pour différentes raisons…

 

 

 

 

 

Crédits photo : http://www.grakos.org. Aldea Feliz

Catherine : Mais ne penses-tu pas qu’à l’avenir les personnes vont se rapprocher des villages écologiques par l’alimentation ? Les marchés bio ne servent-ils pas de tribune où l’on peut dialoguer et commencer à réfléchir sur des modes de vie alternatifs ? Ces villages écologiques ont-ils leur propre marché bio ?

Alejandra : Oui, les gens commencent à se rapprocher des marchés pour manger différemment et par curiosité mais ce rapprochement se fait lentement. Varsana est un centre névralgique qui coordonne les activités de toute la communauté et relient les temples où vont les adeptes de Krishna. Au sud de Bogota, où se trouve un de ces temples, les membres mettent en place un marché bio toutes les semaines.

Catherine : Dans ton sujet de thèse tu parles de la politisation du corps au moment de vivre et de consommer autrement ? L’idée paraît intéressante, peux-tu nous expliquer ce que tu as voulu dire ?

Alejandra : Le corps peut être un agent politique face à la position du gouvernement dans le domaine de la santé et aussi face aux tendances du marché. Mais  l’acte politique commence avant tout quand on prend la décision de vivre comme on veut. Cela paraît simpliste comme idée mais dans un pays comme la Colombie où les carences du gouvernement sont nombreuses, la décision de se soigner autrement, de manger bio voire même d’aller vivre dans un village écologique est pour moi un acte politique. Les personnes qui décident de choisir une autre forme de vie et qui souvent se rapprochent de la terre en abandonnant la ville ou en changeant de région et de climat, entament pour moi un chemin d’émancipation, d’autogestion…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Crédits photo : http://www.grakos.org. Toilettes sèches. Un des architectes d’Aldea Feliz

Catherine : …on peut aussi le voir comme une renaissance spirituelle sans tomber forcément dans les grands monothéismes ?

Alejandra : Oui, bien sûr. Dans le cas d’Aldea Feliz, tu peux y vivre en ayant une religion et en suivant aussi certains principes de l’hindouisme. Ce village te laisse le choix de faire ce que tu veux avec ta spiritualité. J’y vois ici un processus d’émancipation parce qu’on décolonise le corps ; à leur façon, ces personnes luttent contre le néolibéralisme qui impose des normes de consommation. Je vois donc le corps comme un moyen de recevoir et de produire cette expérience.

Catherine : Une expérience certainement intéressante…non seulement tu consommes de façon différente mais tu vis aussi autre chose. Je t’avais déjà parlé du mouvement des villes en transition, qui est un mouvement international né en 2006 dans le sud de l’Angleterre et qui s’est ensuite développé sur les 5 continents. Ce mouvement invite le citoyen à penser l’après pétrole, la résilience, la durabilité et les conséquences du changement climatique au niveau de son quartier, de sa ville, de sa région etc. (https://www.entransition.fr/ et la version espagnole : http://www.reddetransicion.org):

Penses-tu que ces villages écologiques colombiens s’inscrivent dans un mouvement comme celui-ci?

Alejandra: Oui, absolument! Si tu prends en compte certains des aspects d’un concept comme le village écologique tels que la production et consommation des aliments, la mise en pratique de décisions qui ont à voir avec la souveraineté alimentaire, l’utilisation d’une technologie qui ne nuit pas à l’environnement ou aux relations humaines voire même les processus de prise de décision.  Je pense que ce type de village s’inscrit réellement dans un mouvement comme celui de la Transition parce qu’il tend vers des modes de vie plus conscients de ce qui nous entoure et plus sains.

Catherine : Penses-tu que ces villages écologiques ont un rôle particulier à jouer face aux grands défis du changement climatique ? Peut-on parler aussi de dissidence pacifique ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Crédits photo : http://vrindablog.blogspot.com/2015/07/convergencia-latinoamericana-de.html. 2015,
4ème Rencontres de permaculture en Amérique latine. Varsana

Alejandra : Oui, certainement. Il s’agit d’une dissidence pacifique si l’on observe comment ils construisent leurs maisons, en reprenant souvent des techniques paysannes et indiennes ancestrales de Colombie et d’Amérique latine. Cette dissidence se retrouve aussi dans la façon de vivre avec l’autre, de s’alimenter et de consommer.

Catherine : Alejandra, quel est le sujet qui te frappe le plus dans ton travail de recherche ?

Alejandra : La dimension éducative et comment une seule personne, en l’occurrence le fondateur de Varsana, a pu engendrer un projet fédérateur et une université à partir de ses propres idées en matière d’éducation.

Catherine: Ces villages écologiques colombiens ont-ils promu l’utilisation d’énergies non polluantes? Le vois-tu comme une lutte politique?

Alejandra : Les deux villages, et surtout Varsana, se sont toujours battus pour préserver leur écosystème. Ils se sont opposés à des projets miniers dans les eaux environnantes et ont imposé des techniques de construction écologique dans le but de défendre leur territoire et d’utiliser les ressources naturelles de façon responsable. Oui, leur lutte environnementale est une lutte politique.

Catherine : Combien d’habitants y-a-t-il dans ces deux villages écologiques?

Alejandra : Varsana a 30 habitants et Aldea Feliz, 12 résidents permanents et 9 résidents temporaires.

Catherine : Comment réagit le gouvernement colombien face aux villages écologiques?

Alejandra : Le gouvernement voit ça comme un modèle éducatif différent mais ces villages écologiques ont aussi leur rôle à jouer pour éveiller les consciences et impliquer les citoyens. Je pense particulièrement à certaines luttes citoyennes pour la préservation de l’Amazonie colombienne. Au cours des  trois dernières années, l’Amazonie colombienne a subi une déforestation de l’ordre de 40%, ce qui a suscité diverses réactions dans la société civile. C’est ainsi qu’un groupe de 40 enfants originaires de la région ont mis en place une action collective pour dénoncer cette déforestation brutale. Ces enfants, accompagnés de plusieurs membres de ces villages écologiques et du fondateur de Varsana, ont porté plainte auprès de la Cour suprême colombienne qui s’est finalement prononcée en faveur de l’Amazonie et a déclaré cette forêt sujet de droit. J’ai lu récemment que des fleuves ont été déclarés sujets de droit dans d’autres pays.

Catherine : Eh oui, en plus d’éveiller les consciences ces cas peuvent créer des précédents du point de vue juridique et cela débouchera peut-être sur une justice de la Terre. Cela me rappelle l’actuel mouvement des jeunes qui descendent dans la rue pour demander à leurs gouvernements de prendre des mesures concrètes et rapides face au changement climatique.

 

 

 

 

 

 

 

Crédits photo : http://www.comuntierra.org. L’intelligence verte d’ Aldea Feliz : une conjugaison de recyclage et de cultures bio.

 

 

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