Liens

Catégories

« eldorado, la nouvelle carte du Monde »

« Il y a maintes fleurs en ce monde qui sont d’origine supra-terrestre;
qui ne vivent pas sous ces climats, et qui sont les messagères,
les hérauts éloquents d’une existence meilleure. »
Novalis

C’est l’histoire d’un rêve délicieux, je contemplais une forêt-jardin, émerveillée par la beauté de ce paysage nourricier quand un homme est venu me rejoindre. Il s’appelait Solaris. Il semblait venir du temps de l’Avenir.

Solaris était maire-permaculteur de la ville nommée Déméter, comptant quarante mille Démétériens. Il me raconta :

« Au lever d’un gris matin, atteint au cœur par les dissonances du Monde, je me demandai : comment pourrait-il en être autrement ? Sur quels points de rupture, pourrais-je porter mon attention ?

Je pensai, le rôle premier d’un homme, d’une femme, d’un représentant d’État ne devrait-il pas être celui d’assurer un état optimal de santé et de bien-être à tout être humain ?

Je regardai le plan de la ville, les jardins publics, et les plates-bandes de fleurs si bien alignées. J’imaginai le relief, la perspective, les points de fuite : les roses et les tulipes mauves, sur buttes, accompagnées de légumes verts, orangés et blancs pâles, de plantes mellifères, aromatiques et médicinales, de fruits rouges, bleus et jaune d’or, et bien plus encore.

Je réalisai, tant d’espaces verts à Déméter, libres, à vide ! Continuer à semer uniquement de jolies fleurs, était l’Acte dissonant, le non-sens même. Sans plus attendre, je rencontrai Davi, sylvanier et maraîcher en permaculture. De visées en idées utopisées*, nous décidâmes de créer L’écoferme publique de la ville, à caractère bio-nourricier et non commercial. Je donnai corps à la vie juridique de la ferme. Il imagina la forêt-jardin urbaine.

L’œil de Davi suivit les pas du soleil, allant de parc en parc, de place en place ronde, rasant le fond des ruelles, le contour des fontaines, longeant Le fin Amour* jusqu’aux rives alentour. La moindre parcelle de terre ensoleillée devint une promesse de cultures permanentes.

Le grand dessein de la ferme publique se répandit de bouche à oreille. Pris par l’élan collectif, nous mîmes en mouvement l’action-levier. Nous inventâmes un impôt de première nécessité, s’élevant à quarante euros par mois et par habitant. L’approbation fut unanime ! La contribution suffit à honorer le salaire des sylvaniers-maraîchers, à l’investissement durable du paysage nourricier, au règlement des charges environnantes.

S’ensuivit la concrétisation. Haies, arbres et baies comestibles furent plantés et les graines semées.

Depuis, tout Démétérien respire, au gré de ses promenades urbaines, le grand air. Les créations perpétuelles de la forêt-jardin sont si vivifiantes pour les yeux, le cœur, et la pensée de l’Homme ! Chaque espace vert, boisé, cultivé, jardiné est une ode à la Vie, infinie. Je vous rassure, nul ne cueille un légume, un fruit, avant le temps de la récolte. Nul n’oserait, le partage égal est sacré.

Puis, au fil de l’aventure démétérienne, nous nous sommes associés à Rosa, artisane de mets lactés, Camillo, artisan boulanger, Raymond, artisan pastier, Angelina, rizicultrice, et Annie, apicultrice. Et tous les vendredis, chacun reçoit sa part substantielle de légumes, fruits, laits, fromages, yaourts, pains au levain, pâtes, riz, et miels. Aux quatre saisons, une fête permaculturelle célèbre l’abondance des récoltes, s’amplifiant d’année en année. Pas de danse et chants résonnent jusqu’au lever du jour.

À Déméter, manger à sa faim biologique n’est plus un acte dépendant des revenus personnels, ni un acte soumis au prix d’un dur labeur ! Assurer le besoin nutritionnel quotidien, nécessaire à la vie organique de l’être humain, devint un « dû » fondamental à tous, un dû racinaire. Qui plus est, assurer ce besoin vital, enclencha la condition sine qua non de la liberté d’action. Déchaîné de son « travail obligatoire pour manger », tout Démétérien fut en mesure de se déployer, de façonner, d’affiner, de sublimiser jusqu’à l’âme ses multiples talents, avec maestria. Chacun se reconnut, libre ! »

Solaris, avant de repartir à Déméter, ajouta : « De l’Inspiration écologique – ce point d’émergence – tant de nouvelles visions politiques, sociales, économiques, commerciales, artisanales, techniques, artistiques, culturelles, poétiques, virent le jour. Ce fut le temps des heures lumineuses ! Tout Démétérien participa à la création collective de la beauté du Monde. L’utopisation* des idées salutaires devint l’action-clé. De plus, l’enthousiasme créateur retrouva le savoir-faire traditionnel, ancestral. L’artisan d’art et l’artiste de rue reprirent le cours du plein essor.

Figurez-vous, le jeu de la concurrence redoutable, néfaste à tous et à la Terre, se métamorphosa en jeu de la complémentarité, bien plus stimulant. Faire appel à l’objet, la visée, la méthode, l’expression, la création, la dextérité, la virtuosité, propres à chacun, c’est faire appel aux singularités unies ; excluant naturellement les lois sourdes de la compétition pour laisser place aux lois douces de l’Harmonie. Tant de talents insoupçonnés se révélèrent, s’enracinèrent ! Aussi, l’entrée solennelle du verbe utopiser et du nom féminin utopisation dans le dictionnaire, alla de soi. »

Un tendre sourire, et Solaris me confia : « Qui néglige l’Amour ne peut entendre les accords inouïs, n’est-ce pas ? »

Le rêve se poursuivait. Chaque jour, je pensais fort à Solaris. J’aimais la beauté de son intelligence sensible, capable d’écoute profonde, capable de répondre à l’appel du soin de l’Homme et de la Terre ; de créer, au cœur et au-delà de l’attention éclairée – ce centre de gravité – une myriade d’interactions, d’associations, d’unions fécondes à tous.

Aux heures lumineuses,

Céline Vomièro
Septembre 2018

*Fabliau d’utopie réaliste : court récit, en vers ou en prose, visant à utopiser les idées qui participent à la conception harmonieuse d’une société future, salutaires à tous et à la vie de la Terre, opposées aux mœurs de l’époque. *Utopiser : rendre concrète une utopie. Concréter, développer une idée utopique, en tenant compte de la réalité considérée dans sa totalité. *Le fin Amour : fleuve qui prend sa source à Déméter. *Utopisation : action d’utopiser ; résultat de cette action.

Brève biographie

Céline Vomièro, contemplatrice, artiste photographe et auteur de fabliaux d’utopie réaliste.

En 2015, mes photographies sont repérées par Agathe Gaillard et exposées dans sa galerie, à Paris ; point de départ de mon aventure photographique.
En 2017, je compose l’exposition intitulée Vivre à l’unisson avec la nature ; inspirée par la beauté des paysages de l’Île d’Aix.
En 2018,  j’utopise* l’idée d’une nouvelle carte du Monde, je compose Eldorado et Les dissonances du Monde.

Et remercie chaleureusement tous les permaculteurs – la beauté de votre intelligence sensible m’inspire chaque jour.

Site web www.celinevomiero.com

*Utopiser : rendre concrète une utopie. Concréter, développer une idée utopique, en tenant compte de la réalité considérée dans sa totalité.

1 comment to « eldorado, la nouvelle carte du Monde »