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Durabilité : quand le Nicaragua donne l’exemple

Catherine Pizani, traductrice

 

Quand Mausi Hayn y Eddy Kühl (tous deux nicaraguayens d’origine allemande) rachètent la Hammonia en 1974, ils étaient encore loin de penser que cette plantation de café, créée par un Allemand au XIXème siècle, deviendrait l’un des modèles de durabilité les plus aboutis d’Amérique centrale.

Quand on évoque cet endroit, on pense que les utopies ont du bon car elles nous permettent de mettre des mots sur nos rêves.

La Hammonia et la Selva Negra ne sont pas seulement une plantation de café et un concept écotouristique mais aussi un projet communautaire et environnemental qui a mûri pendant plus de 40 ans.

Mausi et sa fille Victoria nous parlent un peu de son histoire…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Crédits photo : Java Vino Coffee Company

 

Catherine pour le Mouvement de la transition en France : Vous aviez toutes ces idées de durabilité en tête au moment d’acheter la propriété ?

Mausi : Non, quand on a acheté la plantation de café nous n’avions pas d’idées écologiques particulières en tête, nous étions en pleine révolution verte qui ne jurait que par une agriculture arrosée de pesticides et de fertilisants. Quand la révolution sandiniste a éclaté nous nous sommes réfugiés à Houston (USA) avec nos quatre filles et là, nous avons découvert les idées d’Al Gore qui parlait déjà de recyclage et de conscience écologique dans ses premières campagnes. Cet homme était un précurseur dans le domaine de l’écologie et voulait nettoyer le monde de sa pollution ; son message nous a plu. En 1990, quand on est revenu à la Hammonia, nous avons essayé d’appliquer ces idées et de rendre l’endroit plus durable. En fait, à l’époque, on ne parlait pas de « durabilité » mais de « diversification ». Ce qui nous préoccupait le plus c’était le recyclage des déchets. Que pouvions-nous faire de tous ces déchets ? Nous avons donc commencé à élever des porcs ce qui nous a permis de les recycler. Mais après il a fallu recycler le purin…

Catherine : Et tout ça vous l’avez appris aux États-Unis ou plutôt sur le terrain ?

Mausi : On a appris de nos erreurs et sur le terrain. Le purin de porcs pollue beaucoup. Tu ne peux pas l’utiliser directement comme fertilisant. Nous avons donc fabriqué des biodigesteurs pour transformer le purin en fertilisant et générer du méthane qui nous sert à cuisiner. L’eau utilisée dans la fabrication du café pollue aussi beaucoup. Nous avons donc commencé à traiter cette eau avant de la réacheminer dans les cours d’eau mais on s’est aperçu que cette eau traitée contenait beaucoup de nutriments que l’on pouvait aussi recycler. C’est ainsi que nous avons choisi d’arroser nos champs et nos cultures avec cette eau.

Toutes ces idées se sont enchaînées peu à peu et à une époque où il n’y avait pas Internet. Il a fallu qu’on se débrouille en apprenant…

Catherine : Internet vous a aidé à concrétiser vos projets ?

Mausi : Bien sûr! Quand nous avons voulu avoir des abeilles, faire du miel et réutiliser la cire des ruches nous nous sommes mis à faire des recherches sur Internet et nous avons trouvé une mine d’informations.

Catherine : Et le facteur humain dans cette belle aventure ?

Mausi : Nous avons eu beaucoup de chance d’avoir été entourés de personnes qui voulaient travailler et apprendre, les jeunes ont eu envie de s’investir dans le projet. Nous les avons aidés à se former et à évoluer avec nous. Quand ils faisaient des erreurs, nous assumions la responsabilité de ces erreurs au lieu de les réprimander car il s’agissait de grandir ensemble. Ainsi nous avons formé des personnes responsables et amoureuses du travail bien fait.

Catherine : Et aujourd’hui combien de membres compte votre communauté ?

Mausi : Plus de 500 personnes vivent ici. Nous voulons vraiment grandir ensemble, certaines familles sont arrivées avec leurs propres problèmes et nous les avons aidées à s’intégrer dans la Hammonia. Des familles sont ici depuis trois générations. Notre force a été d’apporter une certaine stabilité aux gens, quand ils partent à la retraite, ils ont leur maison, de la nourriture et bénéficient d’un endroit calme et sûr. Ce qui fait que les générations suivantes ont envie d’y rester.

Avec le temps nous avons construit un petit hôpital et employé une infirmière à temps complet.

Nous avons mis en place un système de bourses d’études pour les jeunes qui veulent aller à l’université et nous en soutenons d’autres qui souhaitent suivre des formations plus techniques. Beaucoup d’entre eux sont revenus travailler chez nous comme techniciens de maintenance, maçons, ouvriers, guides de tourisme etc. et d’autres sont partis de la communauté mais avec une formation, ce qui leur a permis de mieux se débrouiller dans la vie.

Catherine : Quand avez-vous commencé le projet écotouristique qui s’appelle la Selva Negra?

Mausi : Nous avons acheté la propriété en 1974 et en 1975 nous avons construit le premier chalet. Nous avons commencé simplement, la première construction était constituée de plusieurs chambres simples et nous avions un petit restaurant avec trois tables. On ouvrait seulement les vendredis, samedis et dimanches. Avec le temps, nous avons construit d’autres chalets et agrandi le restaurant. Dans les années 70, nous voulions vendre ces chalets, nous étions tombés amoureux de ces montagnes, de cette vue, et nous pensions que les autres pouvaient avoir le même coup de foudre. Puis nous nous sommes aperçus que les gens préféraient louer pour les vacances et nous avons construit de quoi louer davantage. Le travail de construction ou de rénovation des chalets est constant. Au moment de les construire nous nous sommes efforcés de respecter les arbres et la nature environnante, pour nous adapter le plus possible à cette nature.

Aujourd’hui nous avons un petit hôtel avec son entrée principale, sa terrasse et le restaurant qui donne sur l’étang. Nos employés sont plutôt des collaborateurs et il est important pour nous de les respecter car nous avons évolué ensemble.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Catherine : quand on voit votre site Internet on a l’impression que la communauté et tout le site touristique sont autosuffisants.

Mausi : Pas encore mais on y arrive. Nous avons un potager et une serre pour faire pousser des légumes biologiques destinés au restaurant et à l’hôtel mais nous achetons encore certains légumes comme le chou ou le poivron. Le chou est difficile à cultiver, il attire toutes sortes de parasites et d’insectes ce qui fait que nous avons abandonné sa culture. Grâce à notre turbine hydro-électrique nous avons de l’électricité 8 mois de l’année mais pendant l’été nous manquons souvent d’eau et nous utilisons l’électricité de la ville. Nous projetons d’installer des panneaux solaires et une petite éolienne. Nous avons consulté des spécialistes de l’université à ce sujet.

 

 

 

Catherine : Quelle est la ville la plus proche ?

Mausi : Matagalpa qui se trouve à 10 km de chez nous. Les touristes viennent généralement de l’aéroport en voiture ou de Matagalpa en bus ou en taxi. Le tourisme international aime voyager en voiture car nos routes sont simples mais en bon état.

Catherine : D’où viennent les touristes qui se logent chez vous.

Mausi : La plupart d’entre eux viennent du Nicaragua ou de la diaspora nicaraguayenne. Beaucoup d’Américains viennent nous voir et parmi les touristes européens beaucoup sont originaires des Pays-Bas.

Catherine : Mausi, parlez-nous un peu de la nature qui vous entoure.

Mausi : La Hammonia a été fondée au XIXème siècle par un Allemand. C’est le nom de la plantation de café. La nature ici est magnifique, grandiose. Nous sommes entourés de montagnes couvertes de végétation tropicale sèche mais aussi de pins. L’humain n’a jamais pénétré dans certaines parties de cette forêt. La communauté vit au milieu de la nature. Un tiers de la propriété est constitué de forêt vierge, un autre tiers de plantations de café et le reste est composé de la communauté et de pâturages en rotation intensifs pour les cultures biologiques et le bétail.

Catherine : Mausi, comment réagissez-vous face au changement climatique ?

Mausi : Ça me rend triste. Ici nous ressentons les effets du changement climatique. Pour te donner un exemple, en mai le caféier fleurit mais dernièrement il y a eu tellement de pluies que cela a repoussé la floraison principale au mois de février, ce qui veut dire que nous allons cueillir le café en septembre alors qu’avant la cueillette se faisait en novembre. Les arbres sont devenus fous. La nature ne comprend pas ce qui se passe. Ceci a bien évidemment eu un impact social. Le paysan se déplace d’une culture à l’autre, il va des parcelles de maïs à celles d’arachides puis il passe du café au chocolat. Il suit habituellement cet itinéraire qui lui permet de gagner de l’argent et d’acheter ses semences pour sa propre parcelle. Avec les nouveaux cycles naturels tout a changé, les saisons sont bousculées ce qui fait que le paysan n’a même plus le temps de rentrer chez lui pour semer. Certains abandonnent les cultures pour arriver à temps chez eux pour pouvoir semer, ce qui leur fait des revenus en moins.

Dans la communauté certains ouvriers agricoles doivent loger d’autres familles chez eux car les gens se retrouvent sans travail. Il est évident que le changement climatique a des effets désastreux sur toutes ces personnes. La région est aussi devenue plus froide en hiver et nous conseillons souvent aux touristes d’apporter des vêtements chauds.

Catherine : Quels sont vos nouveaux projets ?

Mausi : nous tentons de nous rapprocher de l’autosuffisance énergétique et de rénover notre système électrique. Nous pensons que c’est indispensable pour pouvoir progresser. Nous voulons développer de nouvelles cultures et mettre en place de nouveaux projets pour les générations à venir. Nous avons aussi créé des activités qui rendent les femmes plus autonomes. Le Nicaragua est un pays machiste. Avant les hommes ne me prenaient pas trop au sérieux parce que j’étais une femme mais on a réussi à ce que les hommes de cette communauté respectent les décisions des femmes. Cela a pris du temps mais certaines femmes sont devenues autonomes dans leur travail et ont même formé d’autres jeunes femmes. Il y a encore des frictions dans les couples surtout au moment de gérer le salaire mais les femmes ont su s’imposer. Certaines refusent même de partir quand le mari veut s’en aller.

Victoria : Nous tâchons d’utiliser notre imagination et de mettre en place de nouveaux projets selon les concepts du développement durable. Nous plantons des arbres fruitiers pour la communauté et le restaurant, nous faisons des confitures, de la gelée, nous avons planté des avocatiers, des plants de vanille…nous essayons toujours de nouveaux produits. Le miel et ses dérivés ont fonctionné magnifiquement. Moi qui fais partie de la nouvelle génération, je souhaite faire évoluer le concept selon la même philosophie qui repose sur les critères du développement durable, je voudrais aussi arriver à l’autosuffisance énergétique et continuer de soutenir les employés et leurs familles dans cette aventure.

Catherine : Qu’est-ce qui frappe le plus les touristes quand ils arrivent ?

Mausi : La diversité des activités et leur complémentarité. La beauté du paysage. Ils te disent « je ne pensais pas qu’on pouvait faire tout ça dans un seul endroit… ».

 

 

 

Catherine : Et comment utilisez-vous l’étang au bord duquel se situent l’hôtel et la communauté ?

Mausi : L’eau de l’étang vient de la montagne. On ne peut pas la boire sans la purifier, elle n’est pas entièrement propre à cause de la faune qui vit dans cette forêt. On la conserve dans des réservoirs mais on doit la traiter et la filtrer pour pouvoir la boire.

Catherine : Quels sont les autres produits que vous vendez à la Selva Negra et à la Hammonia ?

Mausi : Ici les projets fleurissent, nous faisons du miel, nous fabriquons 9 sortes de fromage comme le gouda, le camembert, nous élevons des animaux, nous cultivons du café et nous en exportons une partie aux États-Unis. Notre café a reçu plusieurs prix de la durabilité. Nous avions aussi un projet d’élevage de truites mais le gouvernement ne nous a pas donné l’autorisation de le faire car ce n’est pas une espèce locale.

Catherine : Il existe d’autres sites comme le vôtre au Nicaragua ?

Mausi : Certains sites font de la lombriculture d’autres du fromage mais aucun n’a réussi à se diversifier autant. Ils n’ont pas été aussi fous que nous… (rires).

Pour en savoir plus :

http://www.selvanegra.com/es/actividades/tour-finca/

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